PORTRAIT

LISE - EXTÉRIORISER POUR SUPPORTER 

"J'ai été victime d'une relation très toxique de mes 15 à 20 ans. J'ai subi du harcèlement, de la manipulation ainsi que des violences sexuelles. Réduire ce que j'ai vécu à ces deux simples phrases m'est difficile. Je me vois déjà penser à la minimisation volontaire ou non que pourront avoir les lecteurs. J'en finis toujours avec l'envie de vouloir prouver que oui, ce que j'ai vécu est grave, que cela m'a profondément détruite mais je remonte petit à petit ce chemin long et sinueux qu'est la reconstruction."

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Dessiner pour évacuer
 

J'ai mis du temps à reprendre confiance et réussir à en parler sans détour. Pendant plusieurs années, j'avais tendance à en parler sans émotion, en passant par des textes scientifiques pour expliquer le traumatisme ou les mécanismes d'emprise et de manipulation. En parallèle, j'écrivais, à vif, des textes qui n'étaient que des bouillons d'émotions et de souffrances.

 

Lorsque j'ai commencé à en parler autour de moi, à mes proches, j'ai eu l'impression d'un décalage, d'une incompréhension ou d'une minimisation et c'était très difficile pour moi de le voir et de l'accepter. J'avais un sentiment très pesant de solitude et une énorme souffrance vis à vis de ce que j'avais vécu que je ne parvenais plus à contenir. J'ai commencé à en parler régulièrement pour abaisser cette pression, dans l'espoir d'avoir des réponses qui pourraient rendre cette souffrance moins lourde, mais cela n'arrivait jamais vraiment.

J'ai commencé à travailler mes textes pour les partager. A utiliser la métaphore pour parler de ma perception vis à vis de la dissociation et des sensations que je pouvais ressentir. Mais mon entourage trouvait trop difficile de me lire. Leur culpabilité vis à vis de ce que j'ai vécu leur était insoutenable. Certains d'entre eux m'ont demandé de ne pas leur partager ces textes.

 

Je me suis retrouvée de nouveau dans l'incapacité d'apaiser mes émotions tout en ayant cette impression d'être niée dans mon vécu. J'ai donc cherché un moyen d'expression qui me permettrait de partager mon histoire pour qu'elle soit accessible aux autres. En relisant mes textes je me suis rendue compte de l'importance du visuel dans mon écriture et j'ai commencé un travail autour de la représentation de l'identité, du corps et de mon rapport au corps.

 

J'aime avoir ce double langage, d'une part métaphorique et symbolique qui permet de cacher, de soumettre à interprétation, de dégager un concept sans décrire avec une précision chirurgicale un évènement et d'un autre côté un ton direct, cru, sans filtre. Je n'ai plus envie de cacher ce que j'ai pu traverser, toutes ces sensations qui m'ont habitée pendant si longtemps. Je l'ai longtemps fait, de peur de mettre mal à l'aise ou de blesser les autres mais cette sensation d'être perpétuellement ramenée en arrière par son histoire, d'avoir comme des substances nauséabondes et pourrissantes dans son corps n'aide pas à avancer. Je joue donc avec les corps, les visages également avec la répétition car la multiplicité de ce que j'ai vécu créée ces entrelacs si difficiles à déméler.

 

Dessiner m'a permis de partager mon histoire et de la rendre supportable pour autrui, pour mon entourage. Pouvoir partager mon vécu m'a beaucoup aidé. Mes dessins ont fini par ouvrir des discussions qui ont également permis de retrouver un équilibre et d'apaiser les souffrances de tous vis à vis de cet événement, qui a fait l'effet d'une bombe dans mon cercle familial.

 

Dessiner, créer pour se réapproprier son histoire, son identité, son corps

Dessiner m'a également permis d'être à l'écoute de moi même, de mon corps, de dessiner ce qui pouvait le traverser. Mon rapport au corps est fortement brisé, encore aujourd'hui. Je le vois comme un objet, un peu distant, à apprivoiser sur lequel j'ai un contrôle modéré. Il m'accompagne, comme je me dois de l'accompagner. Cela se voit dans mon expression artistique, je ne parviens que rarement à associer un visage à un corps. Je m'en suis rendue compte lors de l'écriture de ma bande dessinée d'autofiction que je me questionnais beaucoup sur la mise en scène car j'avais tendance à toujours associer un visage déshumanisé à un corps nu.

 

Cette distance avec mon corps explique probablement pourquoi je prends tant plaisir à en dessiner. Ayant du mal à apprivoiser le mien, quel plaisir que de dessiner ces corps et d'en maitriser le visuel ou ce qui leur arrive.

 

Il m'arrive souvent de les dessiner blessés, déformés, cassés. Représenter cette violence sourde m'a permis d'abaisser la tension très forte que j'ai pue ressentir, une colère si intense qu'elle pouvait se retourner contre moi même à tout

moment.

 

Faire du mal à son corps m'a gardée dans un cercle vicieux de violence que je ne désirais plus mais dont il est si difficile de se détacher. En ayant trouvé ce moyen d'expression artistique, en représentant des corps blessés, effrités, je ne me mettais plus en danger.

 

Mes dessins expriment la colère, la rage, la souffrance dans une pratique mêlant contrôle et déchaînement. La répétition des traits et formes tentent d'illustrer la raisonnance et l'amplification de ces troubles.

Dessiner pour raconter, sensibiliser, militer

Peu à peu, mon histoire s'est détachée de moi. En parler devenait du partage, la volonté de sensibiliser et non un besoin. En allant de mieux en mieux, après 8 ans de thérapie, de recherche et de créations diverses, j'ai ressenti le besoin de transmettre, de diffuser ce qui m'est arrivé pour témoigner, expliquer les mécanismes du traumatisme et de l'emprise pour que d'autres victimes soient soutenues.

Mon histoire s'est détachée de moi, de mon intimité, elle est devenue une énième représentation de violences dans un couple, ici adolescent. Lorsque je témoigne, il m'arrive encore régulièrement qu'on ramène ces violences à mon intimité.

« Merci d'avoir eu la force de me l'avoir raconté », « C'est personnel, je comprends que tu ne me racontes pas tout », « ça doit être difficile pour toi d'en parler », « t'es pas obligée de tout me dire », des attentions douces et bienveillantes dont j'ai longtemps eu besoin mais qui me sont de plus en plus étrangères. Je ne le raconte plus avec difficulté, je ne souffre plus d'en parler c'est simplement pour moi une nécessité car il faut que les gens sachent ce que veut dire vivre ces violences. Il faut que les choses avancent.

 

En portant plainte en 2016, j'avais déjà commencé à extraire de mon histoire personnelle cette première relation

« amoureuse ». A cette époque je l'ai vécu comme une violence et non comme un choix. Mon histoire avait changé de statut bien que mes plaies étaient toujours à vif.

 

J'espère également dessiner et écrire pour insuffler de la force, de l'énergie aux autres victimes qui se battent chaque jour pour aller mieux. J'espère aussi être une voix de plus pour montrer aux victimes qu'il est possible de parler, de créer pour raconter ces violences.

Lise Allard, 
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association numéro W913012797

Remerciements à Margot et Noure, sans qui ce projet ne serait encore qu'une idée. 

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