Devenue flic parce qu’elle les considérait comme “des super héros qui arrêtent les méchants”, Camille décide après avoir subi du harcèlement au travail de se réorienter.

 

Convaincue de la nécessité de défendre les victimes, elle devient d’abord gendarme. Après deux ans sur le terrain, elle souhaite intervenir en ville plutôt qu’en zone rurale, et quitter la caserne et ses horaires à géométrie variable. 

Désireuse d’être plus dans l’action, elle se forme à nouveau et devient Agent de Police Judiciaire. Elle travaille aujourd’hui pour Police Secours, et lorsque l’on appelle le 17, c’est elle ou l’un des membres de sa brigade qui est amené à intervenir.

 

UN MÉTIER, UNE FORMATION : 

 

Qu’est ce que ton métier t’apporte personnellement ?

De la fierté surtout, de mon métier, de ce que je fais, et puis la reconnaissance des gens pour ce que tu fais pour eux. Mais on a de plus en plus de mal à ressentir tout ce positif, avec le contexte actuel, la population ne réagit plus pareil.

 

Dans ta formation initiale, comment ont été abordées les Violences Sexuelles ? 

On nous a demandé d’apprendre la charte d’accueil et la charte Marianne, qui définissent la manière dont on doit accueillir lors d’un dépôt de plainte. 

On nous a formé pour identifier les éléments constitutifs du viol, les moyens en notre possession comme l’ordonnance de protection ...etc.   

Nous avons été accompagnés par un psy pour avoir le côté empathie, compréhension, mais aussi apprendre à se protéger… Pour certains cours, nous avons eu l’intervention d’assistantes sociales ou juridiques, qui nous conseillent pour l’orientation des victimes. La formation est très dense et vraiment complète, mais cette manière de faire est assez récente, donc les anciens de la profession n’ont pas forcément pu bénéficier de ces éléments. 

 

Est ce qu’on vous parle de phénomènes Psys, comme l’amnésie, dans les formations ?

Non, et c’est assez litigieux parce les éléments constitutifs du viol, la menace, contrainte surprise ou violence, nous demandent d’être dans l’action. 

Si la personne n’arrive pas à le formuler ou à s’en rappeler, c’est compliqué à établir.

Si elles ont un doute, il faut aller voir un médecin ! 

 

Et pour les victimes qui ont été violées enfants ? 

C’est difficile d’établir des preuves des années après, mais généralement il n’y a pas qu’une victime, donc si il y a d’autres victimes c’est plus simple de démontrer les faits, un mode opératoire ..etc. Ces infos croisées vont donner beaucoup plus de crédibilité à l’affaire ! 

 

Par la suite : on t’a proposé d’autres formations ? tu en as demandé ? 

il existe des stages au sein de la police nationale, sur demande, et je me suis beaucoup déconstruite et informée grâce à toutes les ressources qu’on peut trouver sur internet ! 

 

LE DÉPÔT DE PLAINTE 

 

Comment se passe un dépôt de plainte pour Violences Sexuelles ? 

Pour ma part, je n’ai jamais pris de plaintes pour ce genre de faits, mais plutôt pour des violences conjugales. 

Mais si c’était moi, je poserais des questions sur les faits, les détails, la temporalité pour pouvoir faire une interpellation si c’est récent. 

 

La personne fait l’objet d’un enregistrement à l’accueil, un plaintier prend la plainte. Parfois une brigade spéciale est sur place au commissariat, et dans ce cas c’est cette brigade qui s’en occupe. 

Ensuite, la victime envoyées dans un CMJ (centre médico judiciaire) pour examen, et déclaration des ITT. Ce qu’on ne sait pas forcément c’est que les ITT ne servent pas qu’à établir des journées où l’on ne travaillera pas, et sont différents d’un arrêt de travail classique. Ils servent à qualifier l’infraction : plus il y a d’ITT et plus c’est grave. 

Par la suite, on procède à l’audition des personnes mises en cause.

Il y a d’ailleurs un livre d’accueil dans les commissariats, tout ce qui est écrit dedans est lu par le commissaire de police : il ne faut pas hésiter à s’en servir pour faire des retours. Une victime pourra l’utiliser autant pour signaler si elle a été mal reçue, que pour laisser des retours positifs et encourager les bonnes pratiques ! 

 

Où se passe la plainte ? 

Ça dépend des endroits, si il y a une unité spécialisée ou non. Si c’est le cas, c’est dans un bureau à part, et si il y a d’autres policiers, ils font en sortent de ne pas interrompre.
Dans tous les cas c’est au policier d’instaurer un climat et un contexte adapté, même parfois juste en discutant ! 

Il arrive même parfois que quand quelqu’un vienne porter plainte pour autre chose, si on écoute et qu’on analyse bien, il est possible de déceler d’autres choses et de libérer la parole sur tout à fait autre chose que la plainte initiale !
Ce qu’il faut savoir, c’est que pour la victime ca va être un moment unique, et important. Alors que pour le policier ça sera son quotidien, et comme c’est quotidien parfois on banalise sans se rendre compte...

 

Pour un homme violé qu’est ce qui varie ? notamment au niveau de l’examen ? 

Malheureusement, le viol est caractérisé par la pénétration dans la loi. Donc souvent, pour les hommes, les faits sont qualifiés d’ “agression sexuelle”, ce qui est moins grave vis à vis de la loi… Après si il y a eu pénétration de la bouche ou de l’un des orifices, le Centre Médico Judiciaire procèdera à un examen au même titre que pour les femmes.

Dans la loi, depuis l’été 2018, un homme qui subit une fellation forcée subit un viol (cf formation Noustoutes) 


 

Quelles questions sont posées à la victime ? pourquoi ? 

On demande un maximum de choses pour contextualiser les faits. Les vêtements portés à ce moment là, pour pouvoir éventuellement consulter des vidéosurveillance, des caméras..etc. On demande aussi si la personne a consommé des substances. En fait cette question est posée surtout pour fermer des portes. Parce que si ce sont des éléments qu’on découvre au procès, ça risque d’être utilisé par l’avocat de la défense contre la victime… 

Parfois malheureusement ces questions sont posées en véhiculant la culture du viol, en donnant à la victime l’impression qu’on ne la considère pas : l'important étant de faire attention à la manière de poser ces questions et au respect porté à la personne !

 

Si la personne est mineure ? 

Il faut qu’iel soit accompagné.e par un responsable légal, qui pourra déposer plainte en son nom. Dans certaines circonstances l’enfant est seul. Dans tous les cas il est enregistré durant son audition. 

 

Et si l’enfant est vraiment petit ? 

Je pense qu’il y a une audition et forcément un examen psy, c’est là que le psy va entrer en jeu et soutirer de fait plus d’infos, avec notamment des questions sur une poupée pour montrer quelles parties de son corps on a touché, comment ...etc. 

C’est au policier de s’adapter, parfois l’uniforme impressionne..etc. Il faut mettre à l’aise la victime. 

Il y a des psys où je travaill,e mais je n’ai jamais fait appel à eux, je ne veux pas dire de bêtises. 

 

Quels conseil tu donnerais aux victimes ? 

Même si elles ne déposent pas plainte, je le comprends. Mais allez voir un médecin, prenez des photos...etc. Un certificat médical peut tout à fait être ajouté au dossier pour apporter des éléments matériels ! Un médecin classique ne pourra pas délivrer d’ITT mais pourra constater les lésions pour apporter des preuves. Les lésions subsistent même après la douche tant que ça n’a pas cicatrisé. 

 

Parfois, on refuse de prendre une plainte pour viol ou violences conjugales, qu’en penses tu ? : 

C’est illégal. 

Parfois il n’y a pas d’éléments constitutifs de l’infraction, mais par contre concernant le viol et les violences conjugales c’est inacceptable. 

Si jamais la plainte est refusée : demandez le numéro de permanence du Procureur de la République, et menacez d’appeler, ça les fera moins rigoler !

Mais c’est difficile pour une victime après avoir eu la force de venir, de s’insurger comme ça... Le plus simple : s’adresser directement au procureur de la république par courrier. 

 

Parfois si la victime n’est pas en danger imminent, on lui demande de repasser mais en aucun cas on ne refuse une plainte ! Lorsqu’on demande à une victime de repasser, c’est généralement pour pouvoir la recevoir dans de bonnes conditions, ou pour pouvoir l’orienter vers un service plus spécialisé. 

J’ai moi même du mal à y croire, je suis offusquée, c’est quand même notre travail ! 

 

Quand une victime a le courage de venir déposer plainte, si en plus un policier refuse de prendre sa plainte, sa reconstruction sera terrible parce que la reconstruction commence au dépôt de plainte, ça on nous l’apprend, c’est un boulot humain, on est face à des êtres humains, je suis navrée que ça puisse arriver… Si un policier te dit ça tu te retrouves coincé.e ! Heureusement qu’il y a des assos qui existent…

 

LA POLICE FACE AUX VIOLENCES : 

 

Quel est le rôle de la police face aux V.S. ? 

Ça dépend du contexte.. mais la prise en charge de la victime, l’interpellation de l’auteur, l’enquête… Il faut savoir qu’il y plusieurs types d’enquête : celle de flagrant délit, et l’enquête préliminaire si ça s’est passé il y a plus de 24h, où là le cadre légal empêche l’interpellation directe. 

Un policier travaille à charge et à décharge : investigation, exploitation des données, audition, tout ce qui va pouvoir charger ou décharger le dossier.

Le viol étant un crime, le juge d'instruction est saisi par le procureur de la république. Il a le pouvoir d’interroger, d’ordonner des actions, des perquisitions...etc. 


 

Pourquoi, d’après toi, il y-a-t-il autant d’affaire classées sans suite ? 

Je ne sais pas …  Comment ne pas accuser la culture du viol ?
Il y a aussi la grande difficulté de trouver des preuves matérielles, et là on se retrouve “parole contre parole”, tant que le mis en cause n’avoue pas. 


 

Quel est l’état d’esprit de tes collègues sur ce sujet ? Es-tu satisfaite de leur manière de travailler ? 

Pas tous, moi même des fois je suis à leurs yeux “la féministe de merde”.. 

 

On est 70% d’hommes et 30% de femmes je dirai, donc la mixité n’est pas trop mal. 

Mais comme je l’ai dit la culture du viol imprègne vraiment la société, et notamment la fameuse thèse de la victime qui pourrait mentir.

Mais il y a plus de personnes positives que néfastes dans ce travail et je pense que les jeunes générations véhiculent un vrai espoir ! Il y aussi un manque de culture de la société sur ce sujet, et sur les différentes formes de violences qui ne sont pas que physiques ! 

 

Dans ma brigade où tout le monde s’entend assez bien, je suis reconnue comme personne ressource pour les violences sexuelles et conjugales, parce que eux ne trouvent pas les mots ou l’attitude adéquate. Donc pour eux je suis un “outil”. 

 

Mais paradoxalement, “je suis féministe” pour eux ça veut dire “je suis extrémiste” : le mot offusque et fait peur, alors que ces personnes sont féministes sans en avoir conscience. Donc je fais pas mal de pédagogie auprès de mes collègues, je suis très investie sur ces sujets.
 

Qu’est ce que toi, en tant que pro, tu ferai pour améliorer l’accompagnement ? 

Accompagner, croire, écouter, suivre les victimes.. Ça m’est arrivé de correspondre par mail par exemple. 

Je le fais parce que c’est une cause que je défend, mais ce n’est pas quelque chose qui est automatique dans la police. 

Mais il  faudrait que ca change, et faire comprendre que ces violences sont aussi issues de l’emprise et qu’il ne suffit pas juste de partir, qu’on a un vrai rôle à jouer. 

 

Quelle est ta plus grosse frustration professionnelle ? 

La manière dont on évoque les violences. Dans notre métier, quand on parle de violences ce sont des violences physiques, les violences psys ne permettent pas d’interpeller.. La  justice et loi ne sont pas adaptées et doivent évoluer sur ces sujets. 

Et puis la violence finit par être banalisée parce qu’on y est confronté tous les jours, ce qui donne lieu à des comportements qui manquent de tact, et une certaine déshumanisation des agents de police qui parfois sont sur pilote automatique. 

 

Qu’est ce que tu veux dire par “déshumanisation” ? : 

On vit des choses au quotidien tellement dures et haineuses que quelqu’un qui a envie d’aider les gens et qui s’investit beaucoup, va finir par se méfier de ce qui est dit, les gens ne se rendent pas compte de l’impact au quotidien. Et sur les réseaux sociaux on est pris pour cibles. Et je comprends que parfois ça puisse choquer le recours à la violence, mais normalement c’est que par nécessité. 


Quand je suis rentrée dans la Police Nationale, j’ai connu par exemple des odeurs que je n’avais jamais connues avant, des gens qui vont déféquer dans la cellule, essayer de te le balancer, sortir son sexe devant moi, te cracher dessus ...etc. Et toi tu es bloquée, c’est parfois difficile de garder son sang froid. Et quand tu passes de cette violence à l’audition avec une victime, on peut manquer de tact parce que 5 minutes avant quelqu’un nous a fait des choses infâmes. Tu es plus souvent avec des interpellés que des victimes et le contraste est difficile.
 

Parfois je le sens, qu’un froid s’instaure face à une victime parce que j’ai pas eu le temps de me mettre en condition. Et dans ce cas la je reviens m’excuser auprès de la victime. Mais tout le monde ne le fait pas, parfois on ne se rend même pas compte. Parfois on manque aussi de tact parce qu’on veut vite avoir des réponses qui vous nous permettre d’interpeller, c’est pas pour manquer de respect, mais pour agir dans l’urgence. 

 

Mais ça n’excuse pas celleux qui refusent des plaintes ou n’accueillent pas correctement des victimes. 

 

As-tu vu une évolution professionnelle ou des mentalités depuis que tu es policière ? 

Non pas particulièrement, je suis une jeune flic, donc j’ai eu la chance d’avoir ces formations mais j’ai pas pu constater d’évolution en seulement 4 ans, ce sont les jeunes générations qui vont porter cette évolution 

 

LA DÉMARCHE @UNFLICQUIVOUSCROIT 

 

Qu’est ce qui t’a poussé à commencer ce compte insta ? 

Je n’en peux plus de cette fissure énorme entre population et forces de l’ordre. C’est difficile de faire croire au gens que je les écoute, que je les crois. 

Quand j’étais gendarme il y avait une vraie différence dans la manière dont les gens me considéraient et me parlaient. 

Je n’ai pas toujours été féministe, et à force de réflexion j’ai changé de point de vue, via les réseaux et internet. J’ai fait le constat de la mauvaise prise en charge des victimes sur les blogs. Il faut qu’elles (victimes) sachent qu’il y a au moins une flic qui les croit. 

 

Qu’espères tu changer grâce à ce compte ? Quelles sont les réactions que tu as eu jusqu’ici ? As tu peur de certaines répercussions ? 

J’en ai parlé oui, à une collègue de confiance, elle m’a conseillé de changer l’intitulé du compte qui était à la base “putaindeflicféministe” en “unflicquivouscroit” qui est plus tournée vers les victimes. 

Elle a dit que c’était une “putain de grave bonne idée”, mais m’a mise en garde, pour ne pas que je sois trop précise, pour ne pas être facilement identifiée. J’ai aussi ma meilleure amie qui est au courant, à qui j’ai demandé de modérer les commentaires, pour ne pas que je sois confronté à des propos haineux ou violents, et éviter l’usure mentale.

 

J’en parle pas sinon, parce que j’ai le devoir de réserve, et une grosse épée de Damoclès au dessus de la tête en étant à la fois flic et femme, c’est la double peine, je suis facilement cible des antifems, des black blocks ...etc. et puis ce serait très mal vu si ça remontait aux oreilles de ma hiérarchie. 

On pourrait aussi me reprocher d’avoir une visions biaisée pendant les interventions si on savait que je tiens ce compte, et ça aurait des répercussions :  on pourrait me mettre la pression, me sanctionner ...etc.

Après j’essaie de conserver ma neutralité concernant les affaires, je ne prends pas parti, je dis juste “je te crois”. 

 

Si tu avais une baguette magique qu’est ce que tu ferais ? 

Je ferais disparaître la culture du viol. Pour moi c’est abject. 

Ça va être blâmer la victime, l’interroger sur son comportement et ses intentions plutôt que sur les faits, et donner l’impression que c’est sa culpabilité qu’on met en doute plutôt que d’investiguer sur celle de l’auteur. Mais ça demande du temps pour arriver à ça : jusqu’à il y a un mois je disais “elle s’est faite violer” et ça fait partie de la culture du viol. 

Mais non, elle elle n’a rien fait, c’est “IL L’A VIOLÉ”, et là on met en avant la culpabilité de l’agresseur plutôt que de la victime.




 

Propos recueillis par Inès et Isis pour l’association Écoute Mieux.
Article par Inès. 

PORTRAIT 

UN FLIC QUI VOUS CROIT

“Flic et féministe”, Camille a 27 ans. Elle est agent de police judiciaire depuis 2 ans. Avant cela, elle a travaillé en tant que gendarme. Elle a créé il y a peu la page @unflicquivouscroit, pour s’exprimer sur son métier, et montrer aux victimes qu’elles ne sont pas seules. 

 

Nous avons eu la chance de pouvoir l’interviewer. 

ÉCOUTE
MIEUX 
Écouter-Éduquer-Évoluer

association numéro W913012797

Remerciements à Margot et Noure, sans qui ce projet ne serait encore qu'une idée. 

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